« 23 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 89-90], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11927, page consultée le 24 janvier 2026.
23 avril [1845], mercredi matin, 8 h. ¾
Bonjour, mon Toto, bonjour, mon bien-aimé ravissant et adoré, bonjour,
comment vas-tu ? Je voudrais bien vous voir dans vos beaux atours.
Est-ce que vous ne me donnerez pas cette joie aussi à moi ? S’il faut
être vieux et souffrant pour que vous ayez égard à ces enfantillages affectueux, je suis aussi vieille que possible et je suis très souffrante ce matin. Vous voyez, mon amour,
que j’ai toutes les qualités qui méritent
votre indulgence et votre déférence. Je ne demande pas que la chose se
fasse aujourd’hui, je sens bien que cela ne se peut pas, mais je
voudrais que ce fût le premier soir que vous
serez obligé de mettre votre grand costume1.
En attendant, je vais
chercher ta croix2 et
la nettoyera à
l’esprit de vin pour que tu l’aies toute prête quand tu me la
demanderas. Tu dois en avoir besoin aujourd’hui ? Je le voudrais pour
être sûre de te voir, ne fût-ce qu’une minute. Je vais me dépêcher de te
l’apprêter dès que je t’aurai écrit ce gribouillis.
Je suis toute
patraque ce matin, mais je sais d’où cela vient et je ne m’en inquiète
pas. Seulement c’est ennuyeux.
Il faudra pourtant que tu prennes le
temps de dessiner les deux lettres de la légende de la Vierge3 afin d’emporter ces tapis qui
sont tout prêts du reste. La guipure aussi est blanchie à neuf. Le petit
tapis, il n’y a rien à y faire. Je regrette maintenant de m’en être
servi et de lui avoir ôté toute sa fraîcheur puisqu’il devait aller à
toi. La plus belle fille du monde4..........b Voilà. Et la plus vieille aussi. Je t’adore.
Juliette
1 Les pairs de France portent un costume particulier : « un habit d’une coupe similaire à celui d’académicien, mais d’aspect plus austère : les parements se limitaient aux manchettes et au collet ; quant à l’épée, elle était toujours aussi sobre. » (Jean-Marc Hovasse, ouvrage cité, t. I, p. 953).
2 S’agit-il de la médaille de chevalier de la Légion d’honneur, Victor Hugo ayant été nommé chevalier en 1825, ou bien de la médaille d’officier de la Légion d’honneur, reçue le 2 juillet 1837 lors de sa nomination ?
3 À élucider.
4 Citation partielle d’un proverbe populaire : « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ».
a « nétoyer ».
b Dix points courent jusqu’au bout de la ligne.
« 23 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 91-92], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11927, page consultée le 24 janvier 2026.
23 avril [1845], mercredi après-midi, 4 h. ½
Je ne t’ai vu qu’une seconde, mon bien-aimé adoré, mais cette seconde a
suffi pour dorer toute ma journée d’un rayon de joie et d’amour. Merci,
mon Victor doux, mon Victor beau, jeune, élégant, bon, noble, généreux,
dévoué, admirable et sublime, mon divin Victor, merci, du fond de mon
bonheur et de mon amour, merci. Si tu peux venir avant ton dîner, tu me
combleras de joie. Si tu ne le peux pas, je tâcherai de n’être pas trop
malheureuse en pensant à mon bonheur de tantôt et à celui que tu
m’apporteras la nuit prochaine. Car, tu viendras, n’est-ce pas, mon
adoré bien-aimé ? J’y compte de toutes mes forces et tu ne voudrais pas
me faire le chagrin de ne pas te voir quand tu sais combien je t’attends
et je te désire.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o. Je me suis faite bien belle pour vous
plaire. Est-ce que vous ne viendrez pas voir si j’ai réussi ? Cela ne
m’encourage pas à recommencer quand tu n’en asa pas profité la
première fois. Je suis trop patriote pour faire des frais pour le roi
Prusse. Aussi, si vous ne devez pas jouir de mes ébouriffantes
toilettes, j’aime mieux n’en pas faire du tout et rester dans ma peau
d’âne et de marmitonne. En attendant, je suis sous les armes pour votre
majesté. Tâchez que ce ne soit pas de la peine perdue et aimez-moi ou je
vous tue.
Juliette
a « tu n’en a ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
